Cinq barbares en voyage…

Interviews dans le train de Belgrade à Sofia

Avant de partir, j’ai relu « Un barbare en Asie » de Henri Michaux, carnet de voyage que j’avais étudié en prépa. Je n’y avais rien compris à l’époque… et je n’y comprends toujours rien d’ailleurs. Le récit exposait le regard poétique, parfois cinglant, d’un Européen face aux populations d’Inde, Indonésie, Chine et Japon. En tout cas, le titre correspondait bien à la posture que je voulais adopter pendant notre périple : un barbare en Asie. Inverser les référentiels. Ne pas juger l’autre par rapport à notre échelle de valeurs mais questionner nos propres certitudes. Déboulonner les formatages mécaniques de notre culture pour refaçonner d’autres approches plus plastiques, plus douces. C’est évidemment prétentieux : peut-on vraiment détruire nos réflexes culturels qui forment notre identité et s’en inventer d’autres artificiellement? Cela reviendrait à se nier comme être de mémoire, fait de couches successives qui peu à peu diffusent entre elles pour créer une individualité monolithique, pétri par des mains antérieures à ma propre conscience. Ce serait un peu comme ces personnages de BD de fluide glacial qui se rebellaient pendant mon enfance, sortant de leurs cases et défiant l’illustrateur et auteur… jusqu’au moment où Gotlib prenait la gomme et mettait tout le monde d’accord.

On peut tout de même tenter d’interroger et nuancer notre lecture du monde à la lumière d’autres étoiles. Pour apercevoir leur plein éclat, apprécier leurs couleurs saphir, sable ou ocre, considérer les constellations végétales qu’elles forment entre elles, et comprendre ce qu’elles ont à nous raconter, j’aimerais pénétrer dans l’obscurité de la nuit à pas de velours, presque craintifs, laisser que mes pupilles se dilatent, progressivement, en évitant toutes les pollutions lumineuses de notre confort d’être occidental. Être plus dispo pour mieux discerner les messages infra-rouges de l’autre.

La préparation du voyage s’est aussi faite dans le cadre de ce travail ophtalmologique. Il faut considérer le traitement de manière durable et prescrit de sorte que le retour puisse être ouvert à une meilleure vision. Il fallait se dépouiller de toutes les emprises du quotidien qui nous sécurisent en même temps qu’elles nous enferment dans des schémas : travail, maison, meubles, vêtements, voitures et autres prothèses de vie pas toujours essentielles… tout ce qui pourrait nous rattraper au retour pour nous empêcher de tout réinventer, enrichis de nouveaux points de vue, transformés par d’autres climats. Goshia pense que j’idéalise… On retombera forcément dans une routine, mais partir c’est déjà se mettre en mouvement, provoquer une tectonique de plaques irrémédiable (je l’espère) et s’inscrire dans un mouvement permanent.

Au-delà de l’échange avec l’autre, d’autres rencontres ont motivé ce voyage. Et pour l’instant, je ne suis pas déçu ! Trois petits êtres nous accompagnent qui sont en grande partie des inconnus, ou qui ne sont pour l’instant visibles dans mon esprit que comme la projection de certains de mes fantasmes. Ils se rebellent, résistent et à mon tour je me fige, je lutte, je tente de les modeler mais ils s’échappent d’entre mes doigts. J’essaie de comprendre, j’imagine que c’est en vain … alors je ravale ma frustration et mes stages de Communication Non Violente ne me servent à rien d’autre qu’à observer mon impuissance : je m’embrouille dans des formules maladroites. C’est bien ainsi… encore une autre leçon d’humilité dans l’obscurité. Que j’aimerais être un chat !

16 commentaires sur “Cinq barbares en voyage…

  1. Merci Sébou pour ces belles paroles. Je lis vos réflexions avec délectation et comprends que le voyage produit déjà son effet.
    En ce qui me concerne, il aura fallu attendre le 3e enfant pour réduire toute ambition éducative à juste poser un cadre d’amour bienveillant. Pour le reste, Gabriel découvre et apprend très bien tout seul, ce qui l’intéresse et à son rythme.
    Bises à tous les cinq et rendez-vous à la prochaine étape.

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  2. Fantastique. Merci Seb!

    Ça m’a rappellé ce texte de George Perec, l’infra-ordinaire:

    Ce qui nous parle, me semble-t-il, c’est toujours l’événement, l’insolite, l’extra-ordinaire : cinq colonnes à la une, grosses manchettes. Les trains ne se mettent à exister que lorsqu’ils déraillent, et plus il y a de voyageurs morts, plus les trains existent ; les avions n’accèdent à l’existence que lorsqu’ils sont détournés ; les voitures ont pour unique destin de percuter les platanes : cinquante-deux week-ends par an, cinquante-deux bilans : tant de morts et tant mieux pour l’information si les chiffres ne cessent d’augmenter ! Il faut qu’il y ait derrière l’événement un scandale, une fissure, un danger, comme si la vie ne devait se révéler qu’à travers le spectaculaire, comme si le parlant, le significatif était toujours anormal : cataclysmes naturels ou bouleversements historiques, conflits sociaux, scandales politiques…

    Dans notre précipitation à mesurer l’historique, le significatif, le révélateur, ne laissons pas de côté l’essentiel : le véritablement intolérable, le vraiment inadmissible : le scandale, ce n’est pas le grisou, c’est le travail dans les mines. Les  » malaises sociaux  » ne sont pas  » préoccupants  » en période de grève, ils sont intolérables vingt-quatre heures sur vingt-quatre, trois cent soixante-cinq jours par an.

    Les raz-de-marée, les éruptions volcaniques, les tours qui s’écroulent, les incendies de forêts, les tunnels qui s’effondrent, Publicis qui brûle et Aranda qui parle ! Horrible ! Terrible ! Monstrueux ! Scandaleux ! Mais où est le scandale ? Le vrai scandale ? Le journal nous a-t-il dit autre chose que : soyez rassurés, vous voyez bien que la vie existe, avec ses hauts et ses bas, vous voyez bien qu’il se passe des choses.

    Les journaux parlent de tout, sauf du journalier. Les journaux m’ennuient, ils ne m’apprennent rien ; ce qu’ils racontent ne me concerne pas, ne m’interroge pas et ne répond pas davantage aux questions que je pose ou que je voudrais poser.

    Ce qui se passe vraiment, ce que nous vivons, le reste, tout le reste, où est il ? Ce qui se passe chaque jour et qui revient chaque jour, le banal, le quotidien, I’évident, le commun, l’ordinaire, l’infra-ordinaire, le bruit de fond, I’habituel, comment en rendre compte, comment l’interroger, comment le décrire ?

    Interroger l’habituel. Mais justement, nous y sommes habitués. Nous ne l’interrogeons pas, il ne nous interroge pas, il semble ne pas faire problème, nous le vivons sans y penser, comme s’il ne véhiculait ni question ni réponse, comme s’il n’était porteur d’aucune information. Ce n’est même plus du conditionnement, c’est de l’anesthésie. Nous dormons notre vie d’un sommeil sans rêves. Mais où est-elle, notre vie ? Où est notre corps ? Où est notre espace ?

    Comment parler de ces  » choses communes « , comment les traquer plutôt, comment les débusquer, les arracher à la gangue dans laquelle elles restent engluées, comment leur donner un sens, une langue : qu’elles parlent enfin de ce qui est, de ce que nous sommes.

    Peut-être s’agit-il de fonder enfin notre propre anthropologie : celle qui parlera de nous, qui ira chercher en nous ce que nous avons si longtemps pillé chez les autres. Non plus l’exotique, mais l’endotique.

    Interroger ce qui semble tellement aller de soi que nous en avons oublié l’origine. Retrouver quelque chose de l’étonnement que pouvaient éprouver Jules Verne ou ses lecteurs en face d’un appareil capable de reproduire et de transporter les sons. Car il a existé, cet étonnement, et des milliers d’autres, et ce sont eux qui nous ont modelés.

    Ce qu’il s’agit d’interroger, c’est la brique, le béton, le verre, nos manières de table, nos ustensiles, nos outils, nos emplois du temps, nos rythmes. Interroger ce qui semble avoir cessé à jamais de nous étonner. Nous vivons, certes, nous respirons, certes ; nous marchons, nous ouvrons des portes, nous descendons des escaliers, nous nous asseyons à une table pour manger, nous nous couchons dans un lit pour dormir. Comment ? Où ? Quand ? Pourquoi ?

    Décrivez votre rue. Décrivez-en une autre. Comparez.

    Faites l’inventaire de vos poches, de votre sac. Interrogez-vous sur la provenance, l’usage et le devenir de chacun des objets que vous en retirez.

    Questionnez vos petites cuillères.

    Qu’y a-t-il sous votre papier peint ?

    Combien de gestes faut-il pour composer un numéro de téléphone ? Pourquoi ?

    Pourquoi ne trouve-t-on pas de cigarettes dans les épiceries ? Pourquoi pas ?

    Il m’importe peu que ces questions soient, ici, fragmentaires, à peine indicatives d’une méthode, tout au plus d’un projet. Il m’importe beaucoup qu’elles semblent triviales et futiles : c’est précisément ce qui les rend tout aussi, sinon plus, essentielles que tant d’autres au travers desquelles nous avons vainement tenté de capter notre vérité.

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  3. Merci Niqui pour le texte, je ne le connaissais pas… On aimerait bien ausculter les fréquences sourdes de ce qu’on traverse. Dans un bon morceau de rock c’est l’ossature de la basse, souvent négligée par l’auditeur, qui charpente tout le groove, même si elle paraît répétitive et simpliste. Dans ce voyage tout nous étonne : pourquoi les Turcs aiment-ils la moustache ? Pourquoi préfèrent-ils un trou dans la terre pour déféquer plutôt qu’un bidet? (On trouve les toilettes turques même dans les appartements). Les sons aussi nous interpellent, nous font sursauter (les klaxons), ou nous envoûtent (l’appel à la prière… A part peut-être celui de 4h du matin), le timbre de la voix si doux mais d’un coup si brusque – sans raison apparente (disons que la patience n’est peut-être pas la qualité la plus partagée en Turquie…). Voilà c’est l’infra-ordinaire qui est flagrant en voyage…

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  4. Salut seb on découvre vos aventures et vos rencontres à travers votre blog, c’est super, on vous souhaite encore de belles rencontres et que votre voyage se déroule bien inchallah, de belles pensées pour toi et ta famille, noredine et chara

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    1. Coucou Noredine, coucou Chara, c’est chouette de nous suivre ! Pour ton info, on est en train d’exporter le conte de la soupe au caillou un peu partout : la semaine dernière en Arménie et dans un mois en Inde ! La Maladière dans nos cœurs for ever…

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  5. Et salut c’est killian j’espère que votre voyage se passe bien j’ai du regarder la vidéo une dizaine de fois vous avez l’air d’être heureux alors bonne chance pour la suite

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